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En Espagne, le difficile combat contre la violence conjugale

En Espagne, le difficile combat contre la violence conjugale

Depuis le début de 2017, 21 femmes sont déjà mortes à la suite de violences commises par leur conjoint.
L’Espagne a beau disposer depuis 2004 d’une loi pionnière sur le sujet, elle ne parvient pas à endiguer ce fléau.

Des chaussures rouges gisent sur la Puerta del Sol, au centre de Madrid. Elles sont entourées de pancartes sur lesquelles sont inscrits les noms de plusieurs femmes. Toutes sont mortes récemment en Espagne à la suite de violences conjugales.

Elles sont 21 depuis le 1er janvier : le pire début d’année qu’a connu le pays. Depuis un mois, plusieurs femmes espagnoles membres de l’association Ve-La-Luz, fondée par des victimes de violences commises par des hommes, ont entamé une grève de la faim pour alerter sur ce fléau.

Sara, assise sous une bâche, accuse la fatigue : «Il existe en Espagne une loi pour lutter contre la violence machiste, explique cette femme de 33 ans, mais la protection n’est pas efficace, parce que les femmes ont peur de dénoncer leur conjoint, souvent elles préfèrent supporter… »

Sortir du silence

Sara pointe l’une des difficultés majeures auxquelles sont confrontées les femmes battues, en Espagne mais pas seulement, et l’un des grands défis pour les institutions qui leur viennent en aide : sortir du silence pour les unes, intervenir à temps pour les autres. Lorsque l’alerte est donnée, il est souvent trop tard : 80 % des femmes mortes des suites de violences conjugales n’avaient jamais déposé de plainte.

Angeles Carmona, présidente de l’Observatoire contre la violence domestique du conseil général du Pouvoir judiciaire, avance des explications : « la peur, l’angoisse de ne pouvoir protéger ses enfants, le sentiment de culpabilité ». Elle ajoute : « L’entourage devrait davantage s’impliquer… »

L’Espagne dispose depuis 2004 d’un dispositif juridique pionnier en la matière, une Loi intégrale qui inclut notamment des mesures de protection et d’assistance aux victimes, des tribunaux spécialisés avec des compétences civiles et pénales. Des solutions techniques, comme les bracelets électroniques, ont aussi été introduites en 2009 pour placer les conjoints violents sous surveillance. En outre, les médias espagnols ne taisent pas les cas d’assassinats conjugaux.

« Il faut plus de moyens »

Dès lors, pourquoi le pays peine-t-il tant à endiguer le fléau ? Présidente de Themis, une association de femmes juristes, Amalia Fernández Doyague résume : « Notre loi a été copiée dans d’autres pays, c’est vrai, mais il nous manque une réelle dotation économique, il faut plus de moyens ».

L’attention à porter à une femme battue nécessite aussi du temps : « Dans les premières années de l’application de la loi, la police pouvait consacrer une heure ou plus à la victime qui déposait plainte. Aujourd’hui beaucoup moins, du coup il importe de savoir bien les interroger », assure Amalia Fernández Doyague.

Police, justice, secteur socio-sanitaire… Les mesures prévues par la Loi intégrale visaient dès le départ une spécialisation au sein de chaque institution concernée. « Nous affinons chaque année nos procédures, nos lois, nous avançons dans la spécialisation, notre socle, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain », plaide Angeles Carmona. 106 tribunaux espagnols sont aujourd’hui spécialisés en matière de violences conjugales ; chaque plaignante peut être dirigée vers l’un d’eux.

De nombreuses lacunes

Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur utilise – et améliore – depuis huit ans un système informatique permettant d’évaluer la situation de chaque femme dont le cas est connu, et d’alerter si nécessaire les services de police. « Peu à peu, la police locale et les services sanitaires sont reliés à ce système », ajoute Angeles Carmona.

Mais il y a des lacunes : « Les procureurs suivent bien une formation en ligne pour se spécialiser, néanmoins nous réclamons qu’ils passent de vrais examens d’évaluation », souligne Amalia Fernández Doyague.

L’avocate réclame, elle, une « reconnaissance sociale totale » des femmes battues. Cette initiative viendra-t-elle de la sous-commission du Congrès des députés, créée il y a quelques semaines pour aborder à nouveau les violences faites aux femmes ? Tomas Marcos, sénateur du parti centriste Ciudadanos venu soutenir les grévistes de la faim sur la Puerta del Sol, l’espère. Il prône « la prévention et l’éducation : des fondamentaux ». Et en appelle à un pacte national sur le sujet.

Valérie Demon (à Madrid), le 08/03/2017 à 7h37
Mis à jour le 08/03/2017 à 8h36