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Marché de l’emploi miné pour les enfants d’immigrés

La Source: www.humanite.fr Social-Eco – le 29 Novembre 2010. Par Pierre Duquesne.

Deux enquêtes ont montré les fortes disparités existant en termes d’accès à l’emploi entre les Français d’origine étrangère et le reste de la population. Face à des discriminations flagrantes, et hormis l’expérimentation du CV anonyme, les pouvoirs publics ne se montrent pas très combatifs.

« Suite à l’étude très attentive de votre dossier, nous avons le regret de ne pas donner une suite favorable à votre candidature, car d’autres postulants s’approchaient plus des critères recherchés. » La première fois qu’il a reçu cette réponse d’une des sociétés ravitaillant en kérosène les avions de l’aéroport de Roissy, Moussa Arab n’a pas été ému outre mesure. Intérimaire depuis trois mois dans cette entreprise appartenant à un grand groupe pétrolier français, il comprenait qu’il n’avait pas l’expérience requise. Et il était déjà pleinement satisfait de travailler en intérim comme « avitailleur ». Pour y arriver, il a dû payer, avec ses économies, « les deux permis poids lourd et superpoids lourd, et l’attestation de transport de matières dangereuses (ADR) ». Moussa s’épanouit pleinement dans ce métier à responsabilité. « Je ne me suis jamais trompé dans les dosages, je n’étais jamais en retard, les chefs de pistes m’avaient félicité à plusieurs reprises… » Quand il apprend qu’un poste est proposé sans être préalablement affiché, il postule une nouvelle fois. Surprise. Celui qui décroche le Graal a été, quelques semaines auparavant, responsable d’une collision avec un avion. « Une faute grave ! » s’insurge Moussa, qui commence alors à se poser des questions. Puis, trois offres de CDI sont à nouveau affichées. Avec dix-huit mois de présence à son actif, il est devenu le plus ancien des intérimaires, et ses notations sont toujours très bonnes. Mais ni lui ni les quatre autres candidats maghrébins n’ont été titularisés. « Dégoûté », il n’avait plus de doute : « J’ai été discriminé, parce que je m’appelle Arab. »

Son cas n’est pas isolé. Deux études statistiques récentes ont observé, pour la première fois, le marché de l’emploi en fonction de l’origine des Français. Le résultat est édifiant : les Français fils d’immigrés venus d’Afrique du Nord ont un taux d’emploi de 65 %, quand celui des Français fils de Français atteint les 86 %, a révélé l’Insee, au mois de novembre. « L’écart du taux d’emploi entre les fils d’immigrés et les autres est tellement manifeste qu’on peut en déduire une présomption de discrimination », analyse Martin Clément, sociologue travaillant pour la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde). Une hypothèse renforcée, selon lui, lorsque l’on confronte les chiffres « de ces inégalités de traitement au ressenti des enfants d’immigrés ». D’après Trajectoires et Origines, une étude de l’Institut national d’études démographique et de l’Insee, publiée en octobre, « les enfants d’immigrés venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne déclarent deux à trois fois plus souvent avoir subi un refus injuste d’emploi que le reste de la population lors des cinq dernières années ». Ces deux enquêtes ont pris en compte l’ensemble du parcours de l’emploi des enfants d’immigrés, et elles ont une valeur scientifique bien supérieure aux « testings », popularisés par SOS Racisme, exclusivement focalisés sur les procédures de recrutement par CV.

Les discriminations liées à l’origine dans le domaine de l’emploi, qui concernent plus de la moitié des consultations assurées par Claire Cornet, correspondante de la Halde dans les Hauts-de-Seine, « sont extrêmement difficiles à prouver ». « Les chargés de recrutement savent parfaitement ce qu’ils peuvent faire et comment présenter des raisons objectives pour en masquer d’autres. » Les différences de traitement peuvent être expliquées par la capacité à avoir un réseau, le comportement devant l’employeur, ou par la différence de niveau de compétence. L’Insee a d’ailleurs relevé que « les enfants d’immigrés venus d’Europe du Sud et du Maghreb sont moins diplômés du supérieur ».

Nadine François n’a pas, il est vrai, fait la meilleure école de communication de France. « Après un BEP, et un bac pro, j’ai continué à la fac et j’ai obtenu une licence. Après une année de travail comme secrétaire, j’avais envie d’évoluer, et j’ai donc fait un master de com dans une école privée. » Mais elle est persuadée que sa couleur de peau, témoignage de l’origine haïtienne de ses parents, l’a handicapée. « On ne m’avait pas dit que vous étiez comme ça », a-t-elle entendu lors d’un entretien obtenu après avoir retiré sa photo de son CV, et indiqué l’adresse d’une amie plutôt que la sienne, à Saint-Denis. Une entreprise qui avait pourtant signé une charte de la diversité… Pendant plus de trois ans, elle ne trouve pas de travail. À trente ans, cette Dionysienne est revenue à la case départ, et elle a accepté un poste d’assistante.

Comme elle, plus de 40 % des salariés n’ont pas réagi face à une discrimination soit par crainte de représailles, soit parce qu’ils estiment que cela n’aurait rien changé, révèle le baromètre 2010 de l’égalité de l’OIT et de la Halde. Contre cette résignation, l’État ne fait rien. Au contraire, depuis la nomination au gouvernement de Jeannette Bougrab, il y a deux semaines, la Halde n’a toujours pas de président. Le message envoyé est clair : cette institution symbolique, dont les condamnations se comptent seulement en centaines, va disparaître, englobée par le défenseur de droit. Des expérimentations ont été lancées dans les Pôles emploi de sept départements, dont la Seine-Saint-Denis. L’État dira, en janvier 2011, si le CV anonyme sera généralisé… ou une fois de plus reporté, comme en 2006.

Moussa Arab n’en a que faire. Toujours intérimaire, il attend son audience devant le conseil de prud’hommes. Obtenir une embauche étant impossible, il demande 30 000 euros de dommages et intérêts. « J’aurais pu demander 1 euro symbolique. Il fallait que je me batte, sinon, j’aurais été mal. » À trente-cinq ans, Moussa ne postule plus nulle part.

REPERES :

L’origine (32 %) est le premier motif cité par les salariés du secteur privé comme motif de discrimination, suivi de la grossesse (31 %), de l’âge (30 %), de l’apparence physique (28 %), et du sexe (26 %), selon l’Organisation internationale du travail.

Dans la fonction publique, les convictions politiques ou syndicales sont citées par 22 % des personnes interrogées.

Aucune étude n’a pour l’instant pris en compte le patronyme, ni les descendants d’immigrés de troisième génération.

Inégalité de salaire. Il existe une différence du niveau de salaire entre les fils d’immigrés venus d’Afrique et les autres. L’écart, comme pour le taux d’emploi, s’explique pour partie par des qualifications souvent inférieures des enfants d’immigrés.